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Une entreprise ressemble à son dirigeant : ce que cela signifie pour un repreneur

La question n'est pas seulement « cette entreprise est-elle saine, bien organisée, rentable ? ». C'est aussi : suis-je compatible avec ce qu'elle est devenue, au fil des années, sous l'influence de la personne qui la dirige aujourd'hui ?

Marie Pérennès 15 juin 2026 10 min de lecture

Une entreprise ressemble toujours à son dirigeant.

C'est une observation que je fais depuis des années, sur le terrain, en visitant des entreprises en amont ou au lendemain d'une reprise. Elle paraît presque triviale. Et pourtant, elle est documentée depuis plus de cinquante ans par la sociologie des organisations et les sciences de gestion — sous des formes souvent plus rigoureuses qu'on ne l'imagine.

Pour un repreneur, cette observation change la nature du diagnostic à mener avant de signer. La question n'est pas seulement : cette entreprise est-elle saine, bien organisée, rentable ? C'est aussi : suis-je compatible avec ce qu'elle est devenue, au fil des années, sous l'influence de la personne qui la dirige aujourd'hui ?

Cet article propose un détour par quelques travaux de référence pour comprendre pourquoi cette compatibilité — ou son absence — se joue dès les premières rencontres, et pour donner des repères concrets permettant de l'observer.

Pourquoi une entreprise ressemble à son dirigeant

L'idée que la culture d'une organisation porte l'empreinte de son dirigeant n'est pas une intuition de consultant. Elle est au cœur des travaux d'Edgar Schein, professeur de psychologie organisationnelle au MIT Sloan School of Management et auteur de l'ouvrage de référence Organizational Culture and Leadership (1985, plusieurs fois réédité). Pour Schein, la culture d'une organisation est l'ensemble des apprentissages collectifs qu'un groupe a accumulés en résolvant ses problèmes — externes (s'adapter à son marché) et internes (travailler ensemble). Ces apprentissages, une fois éprouvés et jugés efficaces, deviennent des évidences partagées : on ne les questionne plus, on les transmet aux nouveaux arrivants comme « la bonne façon de faire ». Et la source première de ces apprentissages, dans la grande majorité des PME, c'est le dirigeant — ses choix, ses réflexes, ce qu'il valorise et ce qu'il sanctionne, consciemment ou non.

Un deuxième cadre, complémentaire, permet de comprendre comment cette empreinte se perpétue : le modèle ASA (Attraction-Selection-Attrition) de Benjamin Schneider (1987). Sa proposition est simple et puissante : une organisation devient progressivement homogène parce qu'elle attire des candidats qui lui ressemblent, sélectionne ceux qui correspondent le plus à ses normes existantes, et voit partir — volontairement ou non — ceux qui ne s'y retrouvent pas. Ce processus, répété sur des années, façonne une population de collaborateurs dont les traits de personnalité et les valeurs convergent souvent avec ceux du dirigeant — non par hasard, mais par construction.

Enfin, la théorie de l'empreinte organisationnelle (organizational imprinting), formulée par Arthur Stinchcombe en 1965 et largement reprise depuis, ajoute une dimension temporelle essentielle : les caractéristiques mises en place au moment de la création d'une entreprise — et notamment les logiques portées par son fondateur — tendent à se figer et à se transmettre dans le temps, parfois bien après que ces logiques aient évolué chez le fondateur lui-même. Des travaux récents sur les systèmes de pilotage en entreprise montrent par exemple que des sociétés fondées sur un modèle d'engagement fort développent une culture où l'attachement à l'entreprise s'apparente à un lien familial — et que cette caractéristique perdure dans le recrutement et le management longtemps après la phase de création.

Pris ensemble, ces trois cadres dessinent une mécanique assez nette : le dirigeant imprime sa marque dès le départ (imprinting), cette marque façonne ce que l'organisation valorise et transmet (Schein), et le recrutement, au fil des années, renforce cette homogénéité plutôt que de la diluer (Schneider). Le résultat : une PME de 30, 50 ou 150 personnes finit par ressembler, dans ses réflexes collectifs, à la personne qui est à sa tête depuis 10, 20 ou 30 ans — même si elle n'en a pas toujours conscience.

La culture, ça se sent avant de se mesurer

Si la culture d'une entreprise est aussi structurée et durable que le suggèrent ces travaux, comment un repreneur peut-il y avoir accès en quelques heures de rencontre, avant même d'avoir accès aux équipes ou aux indicateurs internes ?

C'est ici que les travaux du sociologue français Renaud Sainsaulieu apportent un éclairage précieux. Dans L'Identité au travail (1977, réédité en 2014), Sainsaulieu — qui a lui-même travaillé en usine pour observer ces dynamiques de l'intérieur — montre que l'entreprise n'est pas seulement un lieu de production : c'est un lieu de socialisation, où les individus construisent une partie de leur identité à travers les interactions quotidiennes. Il distingue plusieurs « cultures du travail » selon la façon dont les rapports de pouvoir et de reconnaissance s'y organisent — certaines fondées sur la négociation, d'autres sur le retrait, l'affinité ou la fusion entre les personnes.

L'apport central de Sainsaulieu, pour notre sujet, est celui-ci : la culture d'une organisation ne réside pas principalement dans ses documents officiels (organigramme, charte de valeurs, livret d'accueil), mais dans la texture de ses interactions quotidiennes — comment les gens se parlent, se sollicitent, se reconnaissent, ou s'ignorent. Cette texture est observable. Elle se manifeste dès qu'on passe une heure dans les locaux d'une entreprise, bien avant qu'un audit formel ait pu être mené.

Ramené à la grille de Schein, on peut dire que cette texture relève principalement du premier niveau — les artefacts, ce qui est visible et audible — mais qu'elle est un indicateur fiable des niveaux plus profonds : les valeurs affichées, et les présupposés inconscients qui gouvernent réellement les comportements. Un repreneur attentif peut donc, à partir de signaux de surface, remonter vers une lecture assez fine de ce qui structure réellement l'organisation qu'il envisage de reprendre.

Pourquoi le fit compte autant que la compétence

On pourrait objecter que tout cela reste de l'ordre du ressenti, et que la vraie due diligence — financière, juridique, opérationnelle — suffit à sécuriser une reprise. Les chiffres disponibles sur les opérations de fusion-acquisition disent l'inverse.

Une enquête largement citée du cabinet Mercer identifie la différence de culture d'entreprise comme l'obstacle principal dans plus de 85 % des échecs de fusions-acquisitions. D'autres études évoquent un taux d'échec global des fusions-acquisitions internationales situé entre 50 % et 70 %, avec l'incompatibilité culturelle comme cause la plus citée par les dirigeants concernés. Plus de quatre transactions sur dix seraient abandonnées ou retardées pour des raisons liées à la culture d'entreprise.

Le cas Daimler-Benz / Chrysler, en 1998, est souvent cité comme cas d'école. Les deux entreprises avaient des cultures organisationnelles très différentes — une structure hiérarchique et une approche conservatrice chez Daimler-Benz, une culture entrepreneuriale et plus souple chez Chrysler. Cet écart a généré des luttes de pouvoir et des styles de management incompatibles, jusqu'à l'incapacité d'aligner les objectifs stratégiques des deux entités — une dynamique qui a fini par conduire à la dissolution de la fusion en 2007, près de dix ans après sa création.

Ce sont des cas de grands groupes, avec des budgets de due diligence considérables. Si la culture parvient à faire échouer ce type d'opérations malgré ces moyens, la question se pose avec d'autant plus d'acuité pour une reprise de PME — où, dans l'immense majorité des cas, personne n'examine ce sujet avant la signature.

Le contexte français de la transmission-reprise rend cette question d'autant plus pressante. Une étude publiée par Bpifrance Le Lab en 2025, menée auprès de près de 5 000 dirigeants de TPE-PME-ETI (dont 1 500 cédants potentiels et 2 000 repreneurs, complétée par 51 entretiens), confirme que les cédants anticipent très peu leur transmission — alors que 12 à 18 mois de préparation seraient nécessaires. Avec environ 370 000 entreprises concernées par une transmission d'ici 2030, et des opérations encore largement focalisées sur les aspects financiers et juridiques, la dimension culturelle reste, pour beaucoup de repreneurs, un angle mort du diagnostic.

Les signaux à observer dès les premières rencontres

Si la culture se lit dans la texture des interactions (Sainsaulieu) et qu'elle est le reflet du dirigeant en place depuis des années (Schein, Schneider, Stinchcombe), alors les premières rencontres avec le cédant — visite des locaux, échanges informels, présentation de l'activité — constituent déjà un matériau d'observation à part entière. Voici quelques signaux qui, mis ensemble, donnent une première lecture du cœur qui bat de l'entreprise.

  • Le tutoiement ou le vouvoiementLe tutoiement ou le vouvoiement, entre collègues et avec le dirigeant, est un indicateur simple de la distance hiérarchique perçue — et de la façon dont elle est vécue au quotidien.
  • La façon dont le dirigeant parle de ses équipesLa manière dont le dirigeant parle de ses équipes en dit souvent plus que ce qu'il décrit de son organisation. Cite-t-il des prénoms, des parcours, des anecdotes ? Ou parle-t-il de « ses équipes », de « la prod », de « l'atelier » comme on parlerait d'un poste du bilan ?
  • L'ancienneté moyenne, et la manière dont il l'expliqueL'ancienneté moyenne des équipes, et la façon dont le dirigeant l'explique, révèle beaucoup sur la stabilité — ou l'instabilité — de la culture en place. Une équipe stable depuis quinze ans n'a pas les mêmes réflexes qu'une équipe qui se renouvelle tous les deux ans.
  • L'ambiance pendant la visiteL'ambiance pendant la visite — ce qui se dit, ce qui se rit, ce qui se tait — est un signal direct, au sens de Sainsaulieu, sur la texture des interactions quotidiennes. Un silence gêné au passage du dirigeant raconte une histoire ; une plaisanterie spontanée en raconte une autre.
  • La place laissée à l'initiativeEnfin, la place laissée à l'initiative — les idées montent-elles du terrain, ou est-ce que tout redescend du bureau du dirigeant ? — donne une indication directe sur le niveau d'autonomie réellement accordé aux équipes, au-delà de ce qu'en dit l'organigramme.

Aucun de ces signaux, pris isolément, n'est suffisant. Mais leur convergence dessine assez vite un profil culturel — et permet de poser la vraie question : ce profil est-il compatible avec la façon dont vous, repreneur, avez l'intention de diriger ?

Deux scénarios concrets d'incompatibilité

Pour illustrer concrètement ce que signifie une incompatibilité culturelle — et pourquoi elle n'est ni la faute de l'entreprise, ni celle du repreneur — voici deux scénarios types, fréquemment rencontrés sur le terrain.

Premier scénario : le repreneur porté par l'innovation et l'amélioration continue. Il veut tester, prendre des risques mesurés, donner la parole aux équipes pour construire collectivement les évolutions à venir. Il reprend une entreprise où le cédant n'a jamais ouvert cette porte — où les décisions sont restées centralisées, où personne n'a été recruté ni formé pour proposer, challenger, expérimenter. Le repreneur, de bonne foi, multiplie les invitations à s'exprimer, les ateliers, les sollicitations d'idées. Les équipes, elles, ne savent pas — et parfois ne veulent pas — fonctionner ainsi : ce n'est pas leur rôle, ce n'est pas ce pour quoi elles ont été choisies, ce n'est pas ce qu'elles reconnaissent comme « leur » entreprise. Le repreneur s'épuise à vouloir embarquer des équipes qui vivent ces sollicitations comme une déstabilisation plutôt que comme une opportunité. Et certains, progressivement, partent — non pas parce que le projet est mauvais, mais parce qu'il ne correspond plus à ce pour quoi ils étaient venus.

Second scénario, à l'inverse : le repreneur très orienté chiffres et résultats, qui reprend une entreprise très familiale — où tout le monde se tutoie, se connaît personnellement, s'apprécie depuis longtemps, parfois depuis l'origine de l'entreprise. Le nouveau dirigeant installe des indicateurs, des points de suivi, une discipline de gestion plus stricte — autant d'éléments parfaitement légitimes, voire nécessaires. Mais pour des collaborateurs habitués à une proximité informelle avec leur ancien patron, ce changement de registre peut être vécu comme une perte de ce qui faisait, justement, qu'ils se sentaient « chez eux ». Certains s'adaptent. D'autres, sans conflit ouvert, choisissent de partir voir ailleurs un environnement qui leur ressemble davantage.

Dans les deux cas, on retrouve la même structure : ni l'entreprise, ni le repreneur n'est en cause. C'est la rencontre entre les deux qui ne fonctionne pas — et cette rencontre, contrairement à ce qu'on pourrait croire, donne des signes avant-coureurs dès les premiers échanges.

Ce que cela change, concrètement

Observer ces signaux ne remplace pas un audit, et ne garantit rien à lui seul. Mais cela change la nature de la décision. Plutôt que de se demander uniquement « cette entreprise a-t-elle de la valeur ? », un repreneur qui prend le temps de lire la culture en place se demande aussi « suis-je la bonne personne pour cette entreprise, et est-ce le bon projet pour moi ? »

Ce sont deux questions différentes. La première porte sur l'entreprise. La seconde porte sur la rencontre entre une organisation façonnée pendant des années par une personne, et une autre personne qui s'apprête à en prendre la suite. C'est cette seconde question qui, en pratique, déterminera si les douze à vingt-quatre premiers mois se construisent sur une dynamique positive — ou sur une série de frictions évitables.

C'est précisément ce que vise un diagnostic organisationnel mené avant la signature : rendre visible, de façon structurée, ce que ces premiers signaux laissent percevoir de façon diffuse — et donner au repreneur les éléments pour décider en connaissance de cause, avant qu'il ne soit trop tard pour ajuster le projet.

Références

  1. Schein, E. H., Organizational Culture and Leadership, Jossey-Bass, 1985 (éditions ultérieures 1992, 2004, 2017).
  2. Schneider, B., « The People Make the Place », Personnel Psychology, 1987.
  3. Stinchcombe, A. L., « Social Structure and Organizations », in Handbook of Organizations, 1965.
  4. Sainsaulieu, R., L'Identité au travail : les effets culturels de l'organisation, Presses de Sciences Po, 1977 (rééd. 2014).
  5. Étude Mercer sur les facteurs d'échec des fusions-acquisitions, citée notamment par myrhline.com, 2023.
  6. Bpifrance Le Lab, Transmission et reprise d'entreprise : perspectives de marché et facteurs clés de succès, enquête réalisée avec CCI France, CMA France et le C.R.A., 2025.
Portrait de Marie Pérennès, fondatrice de Sostène Transition
Marie Pérennès

Fondatrice de Sostène Transition. Après quinze ans de direction opérationnelle et une acquisition vécue de l'intérieur en responsabilité, elle accompagne les dirigeants dans la préparation de leur entreprise à la transmission, et les repreneurs dans la réussite de l'après-signature.

Le parcours et l'approche →