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Décryptage : la transmission d'entreprises entre données lacunaires et idées reçues

Pourquoi les chiffres du secteur ne concordent jamais, ce que l'on sait réellement des reprises effectives, et ce que vaut l'argument du vieillissement des dirigeants une fois les sources remises à plat.

Marie Pérennès 1 juillet 2025 12 min de lecture

Pour cet article, je vous propose de repartir à la base de mon étude. De sortir des chiffres utilisés en permanence par l’écosystème, pour aller chercher plus loin, prendre de la hauteur et peut-être comprendre réellement la problématique.

Des statistiques officielles non disponibles, ce qui rend difficile la compréhension du marché

Tout d’abord, il faut comprendre qu’il est extrêmement difficile de disposer de chiffres exhaustifs et d’informations complètes sur la question des cessions / reprises d’entreprises et surtout de trouver les “Bonnes” informations permettant de comprendre l’enjeu sociétal en question. L’INSEE a en effet cessé de publier des études statistiques sur la question en 2016 et toutes les données disponibles depuis sont indirectes.

Comme le souligne le rapport du groupe BPCE de Mai 2019 sur la Cession-Transmission, nous pouvons disposer d’informations sur les entreprises “existantes” de manière exhaustives, mais il est impossible d’obtenir des données complètes et fiables sur les entreprises “transmises”.

En effet, les cessions via des holding ou par changement de dirigeants actionnaires pour les TPE ne peuvent pas être intégrés dans le calcul des nombres de cession de par l’insuffisance de données de rapprochement.

L’impact est simplement une sous-estimation systématique des nombres de cessions de TPE ou de PME dans les cas ci-dessus (écart qui pourrait s’approcher des 25% toujours d’après BPCE).

Entre les deux (nombre d’intention, nombre d’entreprises à céder, motivations, motif de non cession, type de repreneur, type de transmission), nous n’avons que des sources incomplètes, ce qui amène évidemment un biais énorme à l’analyse de la situation.

Ce que l’on sait des reprises effectives :

Concernant les entreprises “Transmises” : Un recul dit “décennal” a été constaté dans tous les rapports publiés.

  • Selon la DGE, dans son dossier Théma 30 sur les transmissions d’entreprises, le nombre de cessions/reprises de PME/ETI serait passé de 42500 en 2012 à 37200 en 2024, avec un recul significatif à 31900 reprises en 2020. Ces mêmes chiffres apparaissent dans le dossier de BPI France de 2020.
  • L’observatoire BPCE publie des chiffres différents, plus importants : 76000 en 2013 contre 51000 en 2016.

Les sources de données affichent des chiffres différents car des périmètres d’entreprises différents, mais la tendance est la même.

Parmi ces transmissions effectivement réalisées, BPI France distingue deux catégories ayant des tendances très différentes :

  • Les TPE sans salariés représentaient en 2019 20% des cessions, en très forte baisse depuis 2010 (-50%)
  • Les cessions de TPE employeuses et PME sont quant à elles assez stables, voire en hausse pour les PME sur les dernières années.

Résumons : le nombre de transmission est en baisse, c’est un fait, sans être alarmant. La stabilité voire la hausse des transmissions de PME ou TPE employeuse est positive et cela mériterait certainement que l’on s’y attarde.

La complexité à accéder à des données complètes et fiable invite néanmoins à prendre du recul sur les chiffres publiés.

A mettre au regard de notre tissus économique :

Pour bien appréhender la situation, regardons maintenant notre tissus économique global :

  • Le Cedef indique qu’en 2022, la France comptait 4,9 millions d’entreprises.
  • Les micro entreprises et TPE (-10 salariés) sont la grande majorité de notre tissus économique. Elles représentent selon l’INSEE 96,4% des entreprises en 2023, emploient 17% des salariés pour 13% du CA total généré.
  • Les PME (hors ETI) quant à elles, représentent 3,4% des entreprises, emploient 29,4% des salariés pour 21% du CA. Cela représentait environs 172 000 PME en 2022 et s’approcherait de 180 000 en 2025, pour environs 4,5 millions de salariés
  • Les grandes entreprises et ETI représentent 0,2% de nos entreprises Françaises. Avec 54% des salariés, elles produisent +65% du CA total.

En 2020, dans son rapport, BPI France estimait que les entreprises sans salariés (ou uniquement le gérant) représentaient environs 86% des PME / TPE / MIC. Soit 85% du total des entreprises.

La France compterait donc en 2022 environs 4,2 millions d’entreprises sans salariés (souvent peu ou pas transmises car le savoir faire est porté par une seule personne, le dirigeant), et un stock de 700 000 entreprises employeuses réparties sur tout le territoire et dans tous les secteurs d’activité.

A quoi ressemble l’offre ?

Pour ce qui est des cessions, il convient à nouveau de mentionner plusieurs chiffres rendus disponibles grâce à la bourse de la transmission de BPI France :

  • En 2022, 80 700 annonces de cessions ont été déposées sur la plateforme centralisant l’ensemble des annonces publiées sur les principaux sites Français. Ceci inclut les cessions de titre ET les cessions de fond de commerce, qui ne sont pas toujours comptabilisés dans les reprises effectives et correspondent à l’ajustement de 25% à la hausse que préconise l’observatoire BPCE.
  • 74 000 d’entre elles, soit 91,6%, concernent des entreprises de proximité, contre 6700 pour les autres.
  • 93% des annonces concernent des entreprises employant -10 salariés, contre 7% pour les autres.

D’après l’ensemble des éléments ci-dessus, on peut donc estimer à environs 50% le taux de reprises effectives (avec une incertitude concernant les cessions de fonds de commerces).

Pourtant, les repreneurs sont nombreux . Les mêmes données issues de la bourse de la transmission, confirmées par les statistiques Fusacq, montrent qu’il y a au niveau national plus de repreneurs que d’annonces de cession. Ils estiment à 2 repreneurs pour un cédant sur les TPE et entreprises de proximité, contre 7 à 14 repreneurs pour un cédant sur les autres types d’entreprises.

Est-ce vraiment insurmontable ? les différents acteurs ne sont pas d’accord.

Il y a par ailleurs de grandes disparités de discours concernant les nombres d’entreprises “à transmettre” et la difficulté inhérente :

  • Le nombre impressionnant de 700 000 cessions potentielles dans les 10 ans revient régulièrement, mentionnant l’argument du vieillissement des dirigeants que j’aborde plus loin. Ce chiffre ne semble pas cohérent avec le tissus économique français et le profil des entreprises transmises (20% seulement n’ont pas de salariés)
  • Autre point, un livre blanc de la CCI datant de 2024 fait un calcul intéressant : 700 000 à 800 000 entreprises pourraient être à transmettre d’ici 10 ans, . Ceci correspond à 70 000 entreprises par an. D’après ce livre blanc, ce nombre serait atteignable puisqu’il équivaut au nombre de reprises effectives de 2013 selon l’observatoire BPCE.
  • Par ailleurs, BPI mentionne dans un article datant de 2020, que 185 000 entreprises sont susceptibles d’être transmises chaque années, contre seulement 51000 effectivement reprises en 2016. Ce nombre de 185000 n’est présent dans aucun autre rapport étudié et n’équivaut pas non plus le nombre d’annonces de cession effectivement publiées.

Le marché explosera-t’il du fait du vieillissement de la population ?

De nombreuses publications sont assez alarmistes vis à vis de la situation, et en particulier du fait de l’augmentation progressive de l’âge des dirigeants d’entreprises ces dernières années. Le chiffre de 500 000 dirigeants qui partiraient à la retraite dans les 10 ans revient régulièrement.

Le Livre blanc CCI France apporte une précision intéressante sur ce point :

Ce chiffre est une estimation basée essentiellement sur l’âge du dirigeant d’entreprise. Les données de l’URSSAF (qui ne comptabilise que les travailleurs indépendants et pas les dirigeants non-salariés) hors « autoentrepreneurs » montrent qu’il y a en France, au 31 décembre 2021, plus de 550 000 dirigeants âgés de 50 à 60 ans et 311 000 dirigeants âgés de plus de 60 ans. D’où cette estimation.

Il faut donc faire attention à ce chiffre car il est très différent de la notion de “dirigeant d’une entreprise potentiellement transmissible, dont le départ à la retraite pourrait avoir lieu dans les 10 ans”.

Néanmoins, BPI France publie quant à elle dans son rapport de 2020 une statistique qui semble plus juste : il est estimé à 25% la part des PME et ETI dont le dirigeant aurait plus de 60 ans, et ce chiffre est en constante augmentation. On parlerait donc de 175 000 entreprises employeuses concernées.

Encore une fois, cette statistique seule n’est pas suffisante pour estimer le nombre réel d’entreprises transmissibles qui seront à reprendre dans les années à venir : d’une part cela varie très fortement en fonction du secteur d’activité et du type d’entreprise — toutes ces entreprises ne seront pas toutes à céder — et les motivations amenant à une cession sont diverses et ne sont pas forcément liées à l’âge du dirigeant.

Ce vieillissement des dirigeants est néanmoins un élément impactant.

Le “Rapport PME 2020” de BPI France présente un fait intéressant : plus le dirigeant est âgé lors de son intention de cession, moins le taux de cession est important.

BPI explique ce point par une tendance à limiter les investissements sur les dernières années d’exercice dans l’entreprise (recherche de stabilité financière en préparation d’une cession lointaine), et donc, des entreprises moins ancrées dans les évolutions techniques, technologiques ou humaines à l’œuvre.

L’impact de l’âge ne serait donc pas directement sur le nombre de cessions à venir, mais bien sur la transmissibilité des entreprises concernées.

Les emplois concernés par ces entreprises aux dirigeants vieillissants ne seraient donc pas en jeux faute de repreneur, mais plutôt à cause de l’impossibilité pour un repreneur de projeter l’entreprise dans l’avenir.

Pourquoi un taux de reprise si “bas” ?

Une première réponse réside dans une inadéquation entre les projets des repreneurs et les profils des entreprises à céder. L’ensemble des rapports mentionnent de grandes disparités géographiques et sectorielles entre cédants et repreneurs.

La dernière étude qualitative de la CCI mentionne quant à elle quelques éléments assez déterminants :

  • Un tiers des dirigeants souhaitant céder leur entreprise dans l’année n’ont pas même fait d’état des lieux de leur entreprise. Un quart n’ont pas non plus fait évaluer leur entreprise. Alors que les repreneurs interrogés déclarent que la capacité à projeter l’entreprise dans l’avenir et être rassurés sur la stabilité financière de l’entreprise sont deux critères déterminants, ce manque de préparation est un frein majeur.
  • Côté Cédants, le critère principal de choix qui revient parmi les personnes interrogées est la qualité de la relation avec le repreneur, et pour une majorité, l’adéquation de valeurs entre le projet de ce dernier et l’ambition du dirigeant pour son entreprise. Une vraie difficulté réside donc dans la “Rencontre” entre un cédant et le repreneur adéquat.

💡 Les transmissions les plus aisées et ayant le meilleur taux de pérennité sont d’ailleurs les transmissions familiales et les reprises par un salarié, deux situations dans lesquelles la recherche d’un repreneur et la préparation sont moins critiques pour démarrer le processus.

Pour conclure :

Le vieillissement des dirigeants est une réalité, néanmoins la prévalence de se facteur n’est pas ce qu’elle semble être.

Le taux d’entreprises reprises en France est structurellement faible, du fait par exemple d’un nombre très important d’entreprises unipersonnelles non transmissibles, sans impact réel futur sur notre économie et nos emplois.

La reprise en France intéresse, en témoigne le nombre de repreneurs référencés sur les plateformes comme Fusacq, ou le nombre de repreneurs formés par le CRA chaque année pour ne citer qu’eux. Néanmoins il semble y avoir un décalage très fort entre l’offre et la demande, entre les profils de repreneurs déclarés et financés et le stock d’entreprises qui sont à céder et le seront dans les années à venir.

La tendance à la hausse des reprises de TPE et PME employeuses, en particulier les PME, est un indicateur positif. La tendance baissière des transmissions d’entreprises unipersonnelles non employeuses est quant à elle un indicateur de la difficulté pour un repreneur à se projeter dans une activité totalement dépendante ou portée par son dirigeant, et certainement également, de la difficulté à entrevoir une cession pour les dirigeants sans employés. Comment comprendre et différencier la valeur de la personne ?

L’âge de nos dirigeants est à prendre en compte. Non pas en anticipant une vague de cessions, mais plutôt en comme la nécessité de continuer à investir et faire évoluer nos entreprises pour les maintenir à un niveau de compétitivité nécessaire pour les projeter dans l’avenir.

La France a investi beaucoup dans l’entreprenariat depuis une quinzaine d’année maintenant, la pérennité des entreprises créées doit également être une considération essentielle pour maintenir notre tissus économique et nos emplois. Mais ne cédons pas à des conclusions hâtives, il est essentiel d’élargir le champ et de considérer le besoin de dynamisation de ce marché dans son ensemble.

Sources : DGE (Théma n°30, juin 2025), Enquête CCI transmission-reprise 2024, Livre blanc CCI France, BPCE, Altares, Bpifrance, Insee, Sénat

Portrait de Marie Pérennès, fondatrice de Sostène Transition
Marie Pérennès

Fondatrice de Sostène Transition. Après quinze ans de direction opérationnelle et une acquisition vécue de l'intérieur en responsabilité, elle accompagne les dirigeants dans la préparation de leur entreprise à la transmission, et les repreneurs dans la réussite de l'après-signature.

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